Situation à l'hôpital Philippe Pinel

Situation à l'hôpital Philippe Pinel

Le vendredi 3 novembre, j'ai passé plusieurs heures à l'hôpital Pinel. Après une semaine, j'ai tenu à partager le témoignage suivant :

Je savais, on me l’avait dit.
Mais je n’avais pas vu.
Maintenant j’ai vu.
Et je ne pourrai plus oublier. Je ne pourrai pas ne rien faire.
C’est une question de civilisation. C’est une question d’humanité. Une question du sens que peut avoir un engagement politique quand on a vu cela.

« On juge du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous » disait Lucien Bonnafé, psychiatre désaliéniste.

Aujourd’hui on ne parle plus de fous. Et heureusement. On parle de personnes qui sont atteintes de pathologies mentales plus ou moins graves, de handicaps, de troubles psychologiques. Bref de personnes qui ont besoin d’être aidées, soignées, soutenues par notre société. De personnes vulnérables, si vulnérables...

Ce que j’ai vu ce vendredi 3 novembre à l’hôpital Pinel me remplit de honte. Ce que j’ai vu ce vendredi 3 novembre dit malheureusement beaucoup de notre société qui se dit si « civilisée ».

Tout le monde a entendu dire que ça ne va pas bien à l’hôpital Pinel.
Le personnel, la direction ont alerté les politiques, les citoyens, la presse sur la situation de l’établissement et surtout sur ses conséquences sur les soins des patients.
Régulièrement le manque de moyens est pointé. Des articles sortent dans la presse locale pour pointer les difficultés de Pinel. Et nous sommes nombreux à le déplorer, tout en considérant que chacun doit participer à l’effort de baisse des dépenses publiques, pour éviter de laisser une dette trop lourde à nos enfants. On se dit qu’avec une organisation plus optimale, on devrait s’en sortir.

Puis, après plusieurs rencontres, le personnel et la direction m’ont invitée à venir me rendre compte par moi-même.

Et j’ai décidé, avec ma collaboratrice, d’y aller. Pour me faire ma propre opinion.

Nous y sommes allées ce vendredi 3 novembre. Nous avons passé des heures dans les services, avec les personnels et les patients.

Nous sommes ressorties ébranlées. Marquées pour longtemps par ce que nous avons vu.

Je tiens d’abord à rendre un hommage particulièrement appuyé aux personnels : médecins, infirmiers et infirmières, aides soignant-e-s, ASH, personnels administratifs... qui continuent vaille que vaille à essayer de gérer au mieux dans des conditions impossibles.
C’est n’est pas un hommage pour la forme. Ils tentent autant que faire se peut de donner un peu d’humanité à un système inhumain.

Quand je parle de conditions impossibles, il faut le prendre au pied de la lettre. Impossibles au regard de ce que devrait être la fonction, l’objectif d’un hôpital psychiatrique : traiter (soigner) les troubles mentaux sévères.

Soigner.
Car toutes et tous me l’ont répété : l’hôpital doit être un lieu de passage, avant de pouvoir, d’une manière ou d’une autre, retourner dans la société. Quand c’est possible, évidemment. Certaines pathologies rendent impossible ce retour, mais ces cas peuvent (et devraient) rester marginaux.

Mais pour pouvoir en arriver là il faut deux conditions :
1- que les patients puissent être soignés
2- que les patients puissent être accompagnés dans ce qu’on appelle l’ambulatoire, c’est-à-dire quand ils retournent vivre en dehors de l’hôpital.

Or aujourd’hui aucune de ces deux conditions n’est vraiment remplie.
Tout simplement parce qu’on applique au soin psychiatrique des règles intenables et (disons-le aussi) parce que tout cela se passe derrière des murs, loin des regards.

Selon une étude publiée en 2012, 12 millions de Français souffriraient d’une pathologie mentale. Nous sommes tous susceptibles d’être concernés. Ces gens que j’ai vus vendredi, cela pourrait être vous. Ou moi.

Mais qu’ai-je vu concrètement à l’hôpital Pinel ?

J’ai vu des locaux plutôt propres et entretenus (enfin entretenus au minimum : dans l’unité de pédopsychiatrie les trous dans les murs provoqués par des patients en crise sont vite rebouchés par sécurité mais on se contente d’enduit, de plâtre. Pour la peinture on verra plus tard...). Rien ou peu à redire sur les questions d’hygiène (en tout cas à première vue).

Je suis allée dans plusieurs unités, regroupant des patients plus ou moins gravement atteints.

Une unité, c’est normalement 20 patients. Certaines montent jusque 24. Là évidemment on doit rajouter des lits. 3 lits, parfois 4, dans des chambres prévues pour deux. 50 cm entre chaque lit. Une promiscuité difficile pour des personnes qui, rappelons-le, sont là parce qu’elles sont dans une passe difficile. C’est déjà inacceptable. Mais ça, oserais-je dire, ça passe encore. Et puis il n’y en a pas tant que ça, me dit-on.

Ce qui ne passe pas, c’est que dans chacune de ces unités il n’y a pour ainsi dire personne pour soigner les patients. Et donc les patients ne sont pas soignés. La faiblesse hallucinante des effectifs transforme cet hôpital en gigantesque garderie avec toutes les conséquences que cela peut avoir pour ceux qui sortent, comme pour ceux qui ne sortent pas...
Un exemple : cette unité qui regroupe les cas les plus lourds. Ici nous avons des personnes qui sont là depuis longtemps et pour longtemps. Elles « vivent » quasiment là.
Ce vendredi après-midi, on a de la chance, le médecin est là. C’est le seul moment de la semaine où il est présent. Le vendredi après-midi. Le reste de la semaine (et du week-end) pas de médecin ici. Le reste du temps, 2 infirmiers ou infirmières sont sur place. Aidés par une ASH. Ils ont de la chance. Dans d’autres unités, faute d’ASH ce sont les infirmiers et infirmières qui font le ménage. Ce jour-là ils ont avec eux deux étudiantes en première année, l’une élève infirmière, l’autre élève aide-soignante. Ils sont donc 5 dont deux personnels soignants aguerris, pour 18 personnes lourdement atteintes. Des personnes qui peuvent être dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres, qu’il faut surveiller constamment, qu’il faut nourrir, garder propres et (normalement) qu’il faut soigner c’est-à-dire prendre du temps avec chacune pour l’écouter, travailler avec elle sur sa pathologie. Évidemment c’est impossible avec si peu de personnel.
Dans quasiment toutes les unités il y a 3 espaces de vie pour les patients (hors extérieur) : la salle commune, les chambres et, de l’autre coté de la salle commune, les « chambres » d’isolement pour les personnes en crise.
Évidemment quand une personne va à l’isolement, il faut pouvoir être présent pour elle pour l’aider à se calmer, à traverser sa crise. Ce n’est pas possible à 2 infirmiers. Car un infirmier avec un patient à l’isolement, cela veut dire un seul infirmer pour gérer le reste du groupe. Donc si la personne est trop violente, on l’attache. Pas le choix.
Dans cette unité pour personnes lourdement atteintes, il y a une personne à l’isolement. On l’entend taper sans arrêt contre le mur. En même temps il faut s’occuper des autres qui doivent manger. Autant dire que pour leur formation, les deux élèves apprennent sur le tas...
Il y a aussi N, la quarantaine qui paraît 20 de moins. Autiste (!!!) vivant dans cette unité depuis qu’il a quitté la pédopsychiatrie. Les bras griffés des infirmiers montrent à quel point il est difficile de le laisser sans surveillance. Ils sont donc obligés de le laisser seul, attaché, dans son lit la majeure partie de la journée.

« Et puis, m’expliquent-ils, demain et tout le week-end nous ne serons que deux ici. Alors la personne en isolement, on ne pourra pas la sortir. Et N restera attaché dans sa chambre sans sortir du tout. Nous n’avons pas le choix. C’est une question de sécurité. A deux c’est impossible autrement. »
Sécurité... Même comme cela on n’écarte pas les risques : une fausse route au repas pendant qu’on s’occupe de ceux qui ne sont pas dans la pièce... Un coup porté par un patient... Tous me disent qu’ils attendent et redoutent l’accident, le moment où un drame va arriver. C’est juste une question de temps...

Le regard de N dont le seul horizon de vie est d’être sanglé à son lit, les regards des autres, réduits à l’état de morts-vivants condamnés à errer dans une grande pièce vide sans occupation... On ne peut pas voir cela et rester indemne.

Alors il peut m’être répondu que dans d’autres unités où les patients sont moins atteints, il y a un peu plus de vie... Une télé dans la salle commune... Mais il n’y a pas plus de soignants. Deux infirmiers ou infirmières par unité. Pas assez d’ASH, manque dramatique de médecins.

Un infirmier me disait : « A deux on fait de la garderie. A trois on fait du soin. A quatre on fait du soin psy ». Ils sont à deux, tout le temps.

C’est là qu’on prend la pleine mesure de ce que ça veut dire ici « faire des économies ». Ici on n’est pas en MCO (médecine chirurgie obstétrique), il n’y a pas de plateau technique. On ne peut pas faire des économies en évitant d’acheter un matériel coûteux comme un scanner, etc.
Ici faire des économies ça veut dire moins de personnel. Et donc pas de possibilité de soin.
Car le soin psychiatrique, c’est de l’humain, rien que de l’humain.
Plus d’humain, plus de soin. Plus de guérison. Plus d’insertion sociale.

Le pire, c’est qu’il semble que Pinel serait loin d’être un cas isolé. Un rapport de la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté a déjà pointé en 2016 les conditions révoltantes de contention et d’isolement.

Un système aveugle est en train de nous faire revenir en arrière sur la manière dont nous traitons nos plus vulnérables. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire des économies ici.
Nous devons d’urgence remettre du personnel auprès des malades.
Nous devons d’urgence arrêter de faire des économies sur le soin psychiatrique.
C’est une question de dignité humaine.
C’est une question de civilisation.
C’est une question essentielle pour notre société : celle de pouvoir se regarder en face.


Suite à ce témoignage, j'ai également répondu aux questions de France 3 Picardie lors du JT du 13 novembre :

Hôpital Pinel, quelles solutions ? Barbara Pompili s'exprime

Equipe de Barbara Pompili

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