Écouter ses doutes. Mesurer les risques. Dire non à la proposition de loi sur la prostitution

S'exprimant au nom de la majorité de ses collègues écologistes, Barbara Pompili a explicité son refus de voter pour la proposition de loi de pénalisation des clients, adoptée aujourd'hui à l'Assemblée.

Refusant de "substituer à la pénalisation des prostituées la pénalisation des clients", elle a estimé que la logique répressive comportait des risques considérables pour les prostitué-e-s, leur santé et leur sécurité.

 

Monsieur le Président, Madame la Ministre, Chers collègues,

Je suis une femme. Je suis féministe. Je me bats depuis des années contre toutes les violences faites aux femmes.

Et je voterai CONTRE cette proposition de loi…

Non parce que je serais animée de certitudes. Mais parce que les doutes qu’elle m’inspire, et les risques qu’elle comporte, me semblent inacceptables.

Certes, l’abolition du délit de racolage est une très bonne chose.

Il est un constat qui réunit tous les acteurs de terrain - associations de prostitués, travailleurs sociaux, organisations venant en aide aux personnes prostituées, magistrats, policiers.

Ce constat, c’est qu’en faisant l’amalgame entre prostitution et délinquance, la pénalisation des prostitués a forcé les prostitués à se cacher, avec tout ce que l’invisibilité induit : notamment du point de vue de leur santé et de leur sécurité…

Loin d’améliorer la situation des personnes se prostituant, ce « délit de racolage » n’a pas réussi à lutter contre les réseaux mafieux et la traite des personnes.

Et voici qu’aujourd’hui on nous propose de substituer à la pénalisation des prostitués celle des clients...

Comment ne pas voir le risque que cela comporte ?

Comment ne pas écouter toutes celles et tous ceux qui nous disent qu’en agissant de la sorte, c’est à dire animés par la même logique répressive - qui passe à côté des causes et des conséquences – nous prenons le risque de fragiliser encore plus les personnes se prostituant ?

Ce risque, en votant aujourd’hui, nous ne le prenons pas pour nous-mêmes.

Nous le prenons pour des femmes, des hommes et des transgenres. C’est leur santé, leur sécurité qui sont en jeu.

Et lorsque nous légiférons, c’est bien leur sécurité, et leur liberté que nous devons chercher à renforcer.

La liberté de sortir de la prostitution en premier lieu.

Si nous nous réjouissons que ce texte propose un accompagnement des victimes de la traite qui pourront disposer d’une identité d’emprunt et d’un suivi au long cours pour échapper à leur réseau, et si ce texte permet la domiciliation des personnes prostituées auprès d’associations… nous sommes nombreux à penser que cela demeure insuffisant.

Ce texte ne propose aucune vraie solution pour mettre fin à la misère économique conduisant certains à se prostituer.

Et ce texte est tout aussi décevant en matière de lutte contre les réseaux mafieux et la traite des êtres humains, objectif humaniste partagé par toutes et tous ici présents.

N’y a-t-il pas un risque à conditionner le droit de bénéficier d’un système de protection et d'assistance à la signature d’un contrat de sortie de prostitution ? Même si une victime de traite aujourd’hui dépose plainte contre ceux qui l’exploitent, elle n’est pas certaine de pouvoir obtenir des papiers.

Comment enfin lutter contre la prostitution subie sans s’attaquer aux préjugés qui nourrissent les rapports de domination. En ce sens, la lutte contre les stéréotypes de genre et leur déconstruction doit être un axe fondamental de nos politiques publiques et ce dès le plus jeune âge.  Et je pense qu’il faut encore aller beaucoup plus loin sur ces questions.

Car s’il y a bien urgence aujourd'hui à donner une réponse sévère, adaptée et exemplaire au problème d'esclavage modernece procès ne doit pas être celui de la prostitution.

Je parlais tout à l’heure du droit, et même du devoir de douter : nous ne pouvons faire l’économie d’un véritable débat de fond sur la prostitution.

Qui peut croire sérieusement qu’un débat d’une demi-journée, relégué en fin de semaine et coincé entre deux textes aura pu être l’occasion d’une telle réflexion dépassionnée ?

Qui peut croire qu’on pourrait mener ce débat sans même entendre  correctement les premiers concernés, à savoir ces travailleuses et travailleurs du sexe ?

Qui peut prétendre qu’on pourrait évacuer de ce débat la question du droit de disposer de son corps, avancée obtenue de haute lutte par les féministes au siècle dernier ?

Cette loi « résout » d’une certaine manière la question en considérant que les prostituées sont toutes des victimes.

Mais dans ce cas pourquoi une simple amende pour le client ? si le rapport sexuel tarifié est un rapport sexuel obtenu par une violence, cela porte un nom : c’est un viol, et cela devrait donc être plus sévèrement puni qu’une simple contravention.

On nous dit également que la prostitution est une marchandisation du corps, que la marchandisation du corps est une atteinte à la dignité humaine, donc une violence. Dans ce cas, pourquoi ne pas interdire la pornographie ? Et que dire des aidants sexuels pour les personnes handicapées ?

Je n’ai pas de doute sur les intentions des auteurs et des défenseurs de ce texte. Certains de mes collègues écologistes le voteront d’ailleurs.

Mais j’ai des doutes sur les présupposés moralistes qui sous-tendent chacun de ses articles.

J’en ai sur la légitimité qui est la nôtre à légiférer sur l’activité sexuelle des individus au risque de remettre en question le principe de la liberté sexuelle entre adultes consentants.

Et des doutes, je n’en ai pas sur les risques considérables de voir la situation des personnes prostituées encore aggravée par ce texte.

Voilà pourquoi, comme la majorité de mes collègues écologistes, je voterai contre cette proposition de loi.

Je vous remercie.

Equipe de Barbara Pompili

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